Extensions et corps finis en L3 de maths : cours et méthodes
Ce cours sur les extensions de corps et les corps finis L3 prolonge directement le chapitre sur les anneaux et les polynômes. Nous partons de la caractéristique d’un corps, puis nous étudions le degré d’une extension et la base télescopique, qui permet de calculer ce degré étage par étage.
Le cœur du chapitre est le polynôme minimal d’un nombre algébrique et la construction de nouveaux corps par quotient : corps de rupture et corps de décomposition. Ces outils règlent ensuite, avec un seul argument de degré, les trois problèmes grecs de constructions à la règle et au compas.
Enfin, nous classons tous les corps finis : leur cardinal est une puissance d’un premier, ils existent et sont uniques pour chaque cardinal, et leur groupe multiplicatif est cyclique. Ce chapitre prépare la théorie de Galois, les codes correcteurs et la cryptographie.
Ce que vous saurez faire
- Déterminer la caractéristique d’un corps et reconnaître son sous-corps premier.
- Calculer le degré d’une extension grâce à la base télescopique.
- Trouver le polynôme minimal d’un nombre algébrique et justifier son irréductibilité.
- Construire un corps de rupture ou un corps de décomposition par quotient.
- Prouver qu’un nombre réel n’est pas constructible à la règle et au compas.
- Construire un corps fini de cardinal donné et y trouver un générateur du groupe multiplicatif.
1. Caractéristique et sous-corps premier
Tous les anneaux sont commutatifs et unitaires. Un corps \(K\) contient toujours \(0\) et \(1\), donc aussi les sommes \(1+1\), \(1+1+1\), et ainsi de suite. La question est simple : ces sommes finissent-elles par s’annuler ? La réponse sépare les corps en deux grandes familles.
1.1 La caractéristique d’un corps
On dispose d’un unique morphisme d’anneaux \(\varphi : \mathbb{Z} \to K\), défini par \(\varphi(n) = n \cdot 1_K\). Son noyau est un idéal de \(\mathbb{Z}\), donc de la forme \(m\mathbb{Z}\) avec \(m \geqslant 0\).
La caractéristique de \(K\) est l’entier \(m \geqslant 0\) tel que \(\ker \varphi = m\mathbb{Z}\). Autrement dit, elle vaut \(0\) si aucune somme \(1 + \cdots + 1\) n’est nulle. Dans le cas contraire, \(m\) désigne le premier entier strictement positif qui annule \(1_K\).
Un corps a toujours pour caractéristique \(0\) ou un nombre premier \(p\).
Supposons \(m \neq 0\). D’abord, \(m \neq 1\) car \(1_K \neq 0_K\). Ensuite, si \(m = ab\) avec \(1 < a, b < m\), alors \((a \cdot 1_K)(b \cdot 1_K) = m \cdot 1_K = 0\). Or un corps est intègre, donc l’un des facteurs est nul. Cela contredit la minimalité de \(m\). Par conséquent, \(m\) est premier.
Ainsi, \(\mathbb{Q}\), \(\mathbb{R}\) et \(\mathbb{C}\) sont de caractéristique \(0\). En revanche, \(\mathbb{Z}/p\mathbb{Z}\), noté \(\mathbb{F}_p\), est de caractéristique \(p\). De plus, un corps fini a forcément une caractéristique non nulle, puisque \(\varphi\) ne peut pas être injective.
1.2 Le sous-corps premier
L’intersection de tous les sous-corps de \(K\) est un sous-corps, appelé sous-corps premier. Il est isomorphe à \(\mathbb{Q}\) si la caractéristique est nulle, et à \(\mathbb{F}_p\) si elle vaut \(p\).
Tout sous-corps contient \(1_K\), donc l’image de \(\varphi\). Si la caractéristique vaut \(p\), cette image est isomorphe à \(\mathbb{Z}/p\mathbb{Z}\), qui est déjà un corps. Si elle est nulle, \(\varphi\) est injective. Tout sous-corps contient alors les quotients \(\varphi(a)\varphi(b)^{-1}\), et ces quotients forment une copie de \(\mathbb{Q}\). Dans les deux cas, on obtient le plus petit sous-corps.
Cette remarque a une conséquence pratique. En effet, tout corps est une extension de \(\mathbb{Q}\) ou d’un \(\mathbb{F}_p\).
1.3 Le morphisme de Frobenius
En caractéristique \(p\), une identité surprenante simplifie les calculs. Pour \(0 < k < p\), le coefficient binomial \(\binom{p}{k}\) est divisible par \(p\), car \(p\) divise \(k!\binom{p}{k} = p(p-1)\cdots(p-k+1)\) sans diviser \(k!\).
Si \(K\) est de caractéristique \(p\), l’application \(F : x \mapsto x^p\) est un morphisme de corps de \(K\) dans lui-même : \(F(x+y) = F(x) + F(y)\) et \(F(xy) = F(x)F(y)\). Elle est injective, et même bijective lorsque \(K\) est fini.
2. Extensions de corps et degré
Étudier un corps, c’est souvent le regarder au-dessus d’un corps plus petit. Le langage de l’algèbre linéaire devient alors l’outil principal.
2.1 Extension et degré
Lorsque \(K\) est un sous-corps d’un corps \(L\), on dit que \(L\) est une extension de \(K\), et l’on écrit \(L/K\). Le corps \(L\) est alors un \(K\)-espace vectoriel. Sa dimension, finie ou non, s’appelle le degré de l’extension et se note \([L:K]\).
Une extension est finie si son degré est fini. Par exemple, \(\mathbb{Q}(i\sqrt{5})\) est de degré \(2\) sur \(\mathbb{Q}\), avec la base \((1, i\sqrt{5})\). En revanche, \(\mathbb{R}\) est de degré infini sur \(\mathbb{Q}\), car un \(\mathbb{Q}\)-espace de dimension finie est dénombrable. Enfin, \([L:K] = 1\) équivaut à \(L = K\).
Pour \(a_1, \ldots, a_r\) dans \(L\), on note \(K(a_1, \ldots, a_r)\) le plus petit sous-corps de \(L\) contenant \(K\) et les \(a_i\). De même, \(K[a]\) désigne le plus petit sous-anneau contenant \(K\) et \(a\) : c’est l’ensemble des \(P(a)\), avec \(P \in K[X]\).
2.2 Le théorème de la base télescopique
Un calcul de degré se fait rarement d’un seul coup. On intercale plutôt un corps intermédiaire, puis on multiplie les degrés obtenus.
Soit \(K \subset M \subset L\) une tour de corps. Si \((u_i)_{i \in I}\) est une base de \(M\) sur \(K\) et \((v_j)_{j \in J}\) une base de \(L\) sur \(M\), alors la famille des produits \((u_i v_j)\) est une base de \(L\) sur \(K\). En particulier, \([L:K] = [L:M]\,[M:K]\).
Commençons par la partie génératrice. Tout \(x \in L\) s’écrit \(\sum_j m_j v_j\) avec \(m_j \in M\). Chaque \(m_j\) s’écrit à son tour \(\sum_i k_{ij} u_i\) avec \(k_{ij} \in K\). Donc \(x = \sum_{i,j} k_{ij} u_i v_j\). Passons ensuite à la liberté. Si \(\sum_{i,j} k_{ij} u_i v_j = 0\), on regroupe selon \(j\) : \(\sum_j \big(\sum_i k_{ij} u_i\big) v_j = 0\). La liberté des \(v_j\) sur \(M\) annule chaque parenthèse. Enfin, la liberté des \(u_i\) sur \(K\) annule tous les \(k_{ij}\).
Si \(L/K\) est finie et \(M\) un corps intermédiaire, alors \([M:K]\) divise \([L:K]\). En particulier, une extension de degré premier n’a aucun corps intermédiaire autre que \(K\) et \(L\).
Ce corollaire est un outil d’exclusion très efficace. Par exemple, une extension de degré \(9\) ne contient aucun élément de degré \(2\). C’est exactement ce type d’argument qui résoudra les problèmes grecs.
3. Éléments algébriques, transcendants et polynôme minimal
Fixons une extension \(L/K\) et un élément \(a \in L\). Nous allons comparer \(a\) aux polynômes à coefficients dans \(K\). Le bon outil est le morphisme d’évaluation \(\mathrm{ev}_a : K[X] \to L\), \(P \mapsto P(a)\).
3.1 Deux comportements possibles
L’élément \(a\) est algébrique sur \(K\) s’il annule un polynôme non nul de \(K[X]\), c’est-à-dire si \(\mathrm{ev}_a\) n’est pas injectif. Dans le cas contraire, \(a\) est transcendant sur \(K\).
Ainsi, \(\sqrt[5]{11}\) est algébrique sur \(\mathbb{Q}\), puisqu’il annule \(X^5 – 11\). De même, \(i\) est algébrique sur \(\mathbb{R}\). En revanche, l’indéterminée \(T\) est transcendante sur \(\mathbb{F}_3\) dans \(\mathbb{F}_3(T)\). Les réels \(e\) et \(\pi\) sont transcendants sur \(\mathbb{Q}\) : ce sont des théorèmes difficiles, que nous admettons.
Remarque :
Il existe des transcendants sans même savoir en exhiber un. En effet, \(\mathbb{Q}[X]\) est dénombrable et chaque polynôme non nul a un nombre fini de racines. L’ensemble des complexes algébriques est donc dénombrable, alors que \(\mathbb{C}\) ne l’est pas.
3.2 Le polynôme minimal
Supposons \(a\) algébrique sur \(K\). Le noyau de \(\mathrm{ev}_a\) est engendré par un seul polynôme unitaire, noté \(\mu_a\). Ce polynôme minimal est irréductible sur \(K\). De plus, \(K[a] = K(a)\), cette extension est isomorphe à \(K[X]/(\mu_a)\), et \([K(a):K] = \deg \mu_a\), avec la base \((1, a, \ldots, a^{d-1})\) où \(d = \deg \mu_a\).
Le noyau de \(\mathrm{ev}_a\) est un idéal non nul de l’anneau principal \(K[X]\). Il est donc engendré par un unique polynôme unitaire \(\mu_a\). Supposons \(\mu_a = AB\) avec \(A\) et \(B\) non constants. Alors \(A(a)B(a) = 0\) dans le corps \(L\), donc \(A(a) = 0\) ou \(B(a) = 0\). Or \(\mu_a\) divise tout polynôme qui annule \(a\), ce qui est impossible pour un facteur de degré plus petit. Par conséquent, \(\mu_a\) est irréductible. L’image \(K[a]\) est isomorphe à \(K[X]/(\mu_a)\), qui est un corps car l’idéal est maximal. Donc \(K[a]\) est déjà un corps, égal à \(K(a)\). Enfin, la division euclidienne par \(\mu_a\) montre que \((1, a, \ldots, a^{d-1})\) engendre \(K[a]\). Cette famille est libre, puisque aucun polynôme non nul de degré \(< d\) n’annule \(a\).
En pratique, on utilise surtout la caractérisation suivante : un polynôme unitaire et irréductible de \(K[X]\) qui annule \(a\) est le polynôme minimal de \(a\). Il suffit donc de trouver un polynôme annulateur, puis d’établir son irréductibilité.
3.3 Méthode : trouver le polynôme minimal d’un nombre algébrique
- Éliminer les radicaux un par un pour obtenir un polynôme \(P\) unitaire qui annule \(a\).
- Calculer \([K(a):K]\) par une tour de corps, ou prouver directement que \(P\) est irréductible (critère d’Eisenstein, réduction modulo un premier, absence de racine en degré \(2\) ou \(3\)).
- Conclure : si \(\deg P = [K(a):K]\), alors \(P = \mu_a\).
Soit \(a = \sqrt{7 – \sqrt{13}}\), réel bien défini car \(\sqrt{13} < 7\). D’abord, \(a^2 = 7 – \sqrt{13}\), donc \((a^2 – 7)^2 = 13\). Ainsi, \(a\) annule \(P = X^4 – 14X^2 + 36\). Ensuite, \(\sqrt{13} = 7 – a^2\) appartient à \(\mathbb{Q}(a)\), d’où la tour \(\mathbb{Q} \subset \mathbb{Q}(\sqrt{13}) \subset \mathbb{Q}(a)\). Le premier étage est de degré \(2\). Pour le second, il faut voir si \(7 – \sqrt{13}\) est un carré dans \(\mathbb{Q}(\sqrt{13})\). Posons \((x + y\sqrt{13})^2 = 7 – \sqrt{13}\) avec \(x, y\) rationnels. On obtient \(x^2 + 13y^2 = 7\) et \(2xy = -1\). En éliminant \(y\), on trouve \(4x^4 – 28x^2 + 13 = 0\), donc \(x^2 = \frac{13}{2}\) ou \(x^2 = \frac{1}{2}\). Aucune de ces valeurs n’est le carré d’un rationnel. Le second étage est donc aussi de degré \(2\). Finalement, \([\mathbb{Q}(a):\mathbb{Q}] = 4 = \deg P\), et \(P\) est le polynôme minimal de \(a\).
La figure résume ce raisonnement : chaque étage de la tour double le degré, et le produit des deux étages donne le degré cherché.

Piège à éviter :
Un polynôme sans racine rationnelle n’est pas forcément irréductible. Ce critère ne vaut qu’en degré \(2\) ou \(3\). Par exemple, \(X^4 + 64\) n’a aucune racine réelle. Pourtant, en écrivant \(X^4 + 64 = (X^2 + 8)^2 – 16X^2\), on obtient le produit \((X^2 – 4X + 8)(X^2 + 4X + 8)\) dans \(\mathbb{Q}[X]\).
3.4 Extensions finies et extensions algébriques
Toute extension finie \(L/K\) est algébrique : chaque élément de \(L\) est algébrique sur \(K\). De plus, si \(a\) et \(b\) sont algébriques sur \(K\), alors \(a + b\), \(ab\) et \(a/b\) (si \(b \neq 0\)) le sont aussi.
Si \([L:K] = n\), les \(n+1\) éléments \(1, a, \ldots, a^n\) sont liés sur \(K\). Une relation de liaison fournit un polynôme non nul qui annule \(a\). Pour la seconde affirmation, \(b\) reste algébrique sur \(K(a)\). La base télescopique donne alors \([K(a,b):K] \leqslant \deg \mu_a \cdot \deg \mu_b\). L’extension \(K(a,b)\) est donc finie, et ses éléments sont algébriques.
La réciproque est fausse : une extension algébrique peut être de degré infini. Soit \(\overline{\mathbb{Q}}\) l’ensemble des complexes algébriques sur \(\mathbb{Q}\), qui est un corps d’après la propriété. Pour tout \(n \geqslant 1\), le polynôme \(X^n – 3\) est irréductible sur \(\mathbb{Q}\) par le critère d’Eisenstein en \(3\). Ainsi, \(\overline{\mathbb{Q}}\) contient un élément de degré \(n\) pour tout \(n\), et \([\overline{\mathbb{Q}}:\mathbb{Q}]\) est infini.
4. Corps de rupture et corps de décomposition
Jusqu’ici, l’élément \(a\) vivait déjà dans un grand corps \(L\). Renversons le point de vue. Partant d’un polynôme \(P \in K[X]\) sans racine dans \(K\), nous voulons fabriquer un corps où \(P\) en possède une. L’idée est de déclarer que la classe de \(X\) est une racine, en calculant modulo \(P\).
4.1 Construction par quotient
Soit \(P \in K[X]\) irréductible de degré \(d\). L’anneau quotient \(K[X]/(P)\) est un corps, extension de \(K\) de degré \(d\). La classe \(\theta\) de \(X\) vérifie \(P(\theta) = 0\), et \(K[X]/(P) = K(\theta)\). On l’appelle un corps de rupture de \(P\).
Dans l’anneau principal \(K[X]\), un polynôme irréductible engendre un idéal maximal. En effet, si \(Q \notin (P)\), alors \(Q\) et \(P\) sont premiers entre eux. Une relation de Bézout \(UQ + VP = 1\) montre que la classe de \(Q\) est inversible. Le quotient est donc un corps. Ensuite, \(K\) s’y injecte par les classes des constantes. Enfin, la division euclidienne par \(P\) donne la base \((1, \theta, \ldots, \theta^{d-1})\).
Un corps de rupture est unique à isomorphisme près : si \(a\) est une racine de \(P\) dans une extension \(L\), alors \(K(a)\) est isomorphe à \(K[X]/(P)\) par un isomorphisme qui envoie \(\theta\) sur \(a\). Les calculs dans le quotient sont donc des calculs avec \(a\).
Le polynôme \(X^3 – 5\) est irréductible sur \(\mathbb{Q}\) : il est de degré \(3\) et n’a pas de racine rationnelle, car une telle racine serait un entier divisant \(5\). Dans \(E = \mathbb{Q}[X]/(X^3 – 5)\), notons \(\theta\) la classe de \(X\). Cherchons l’inverse de \(\theta + 2\). On remarque que \((\theta + 2)(\theta^2 – 2\theta + 4) = \theta^3 + 8 = 13\). Par conséquent, \((\theta + 2)^{-1} = \frac{1}{13}(\theta^2 – 2\theta + 4)\). En envoyant \(\theta\) sur \(\sqrt[3]{5}\), on obtient l’identité réelle correspondante.
4.2 Corps de décomposition
On fixe \(P \in K[X]\) non constant, de degré \(n\). On dit que \(L\) est un corps de décomposition de \(P\) sur \(K\) lorsque deux conditions sont réunies : \(P\) se factorise dans \(L[X]\) sous la forme \(c(X – a_1)\cdots(X – a_n)\), et les racines \(a_1, \ldots, a_n\) engendrent \(L\) sur \(K\).
Un corps de décomposition existe toujours, et son degré sur \(K\) est au plus \(n!\). Il est unique à isomorphisme près (résultat admis).
Raisonnons par récurrence sur \(n\). Soit \(Q\) un facteur irréductible de \(P\). Dans un corps de rupture \(K_1\) de \(Q\), le polynôme \(P\) a une racine \(a_1\), et \([K_1:K] \leqslant n\). Ensuite, \(P = (X – a_1)P_1\) dans \(K_1[X]\). On applique alors la récurrence à \(P_1\), de degré \(n – 1\), au-dessus de \(K_1\) : on obtient un corps \(L\) où \(P_1\) est scindé, avec \([L:K_1] \leqslant (n-1)!\). En multipliant les deux degrés, \([L:K] \leqslant n!\).
Cherchons le corps de décomposition \(D\) de \(X^3 – 5\) sur \(\mathbb{Q}\). Ses racines complexes sont \(c\), \(jc\) et \(j^2 c\), avec \(c = \sqrt[3]{5}\) et \(j = e^{2i\pi/3}\). Donc \(D = \mathbb{Q}(c, jc, j^2 c)\). Or \(j = (jc)/c\), d’où \(D = \mathbb{Q}(c, j)\). D’une part, \([\mathbb{Q}(c):\mathbb{Q}] = 3\). D’autre part, \(j\) n’est pas réel, alors que \(\mathbb{Q}(c) \subset \mathbb{R}\). Comme \(j\) annule \(X^2 + X + 1\), il est de degré \(2\) sur \(\mathbb{Q}(c)\). Finalement, \([D:\mathbb{Q}] = 3 \times 2 = 6\), qui atteint la borne \(3!\).
Les trois racines forment un triangle équilatéral centré à l’origine. Une seule est réelle, ce qui explique pourquoi \(\mathbb{Q}(c)\) ne suffit pas.

5. Application : constructions à la règle et au compas
Trois questions géométriques sont restées ouvertes pendant plus de deux mille ans. Peut-on construire l’arête d’un cube de volume double ? Est-il possible de partager tout angle en trois ? Enfin, existe-t-il un carré constructible de même aire qu’un disque donné ? La théorie des extensions répond non aux trois, avec un seul argument de degré.
5.1 Points et nombres constructibles
On part des points \(O = (0,0)\) et \(I = (1,0)\) du plan. On s’autorise deux outils : tracer la droite passant par deux points déjà construits, et tracer le cercle de centre un point construit passant par un autre. Un point est constructible s’il s’obtient en un nombre fini d’étapes comme intersection de deux droites, d’une droite et d’un cercle, ou de deux cercles ainsi tracés. Un réel est constructible s’il est une coordonnée d’un point constructible.
Les réels constructibles forment un sous-corps de \(\mathbb{R}\). De plus, ce corps est stable par racine carrée des nombres positifs. Par exemple, \(\sqrt{2 + \sqrt{3}}\) est constructible. Ces constructions sont classiques et nous les admettons ici.
5.2 Le théorème de Wantzel
Un réel \(t\) est constructible si et seulement s’il existe des sous-corps \(L_0, L_1, \ldots, L_r\) de \(\mathbb{R}\), emboîtés, avec \(L_0 = \mathbb{Q}\), chaque \(L_{k+1}\) de degré \(2\) sur \(L_k\), et \(t \in L_r\). Par conséquent, si \(t\) est constructible, alors \(t\) est algébrique et \([\mathbb{Q}(t):\mathbb{Q}]\) est une puissance de \(2\).
Nous commentons le sens direct, le seul utile pour les impossibilités. Supposons que tous les points déjà construits ont leurs coordonnées dans un corps \(K\). Une droite passant par deux de ces points a une équation à coefficients dans \(K\). Un cercle aussi, puisque son rayon au carré est dans \(K\).
Couper deux droites revient à résoudre un système linéaire : les coordonnées restent dans \(K\). Couper une droite et un cercle donne une équation du second degré : les coordonnées tombent dans \(K\) ou dans \(K(\sqrt{\delta})\), avec \(\delta \in K\). Pour deux cercles, la différence de leurs équations est une équation de droite, ce qui ramène au cas d’une droite et d’un cercle. Ainsi, chaque nouveau point demande donc une extension de degré \(1\) ou \(2\). Après réindexation, on obtient la tour annoncée. Enfin, \(\mathbb{Q}(t) \subset L_r\) et \(L_r\) est de degré \(2^r\) sur \(\mathbb{Q}\), donc le degré de \(t\) divise \(2^r\).
- Traduire la construction demandée par la constructibilité d’un réel \(t\) bien choisi.
- Trouver un polynôme unitaire de \(\mathbb{Q}[X]\) annulé par \(t\), souvent grâce à une formule trigonométrique.
- Prouver qu’il est irréductible : son degré est alors \([\mathbb{Q}(t):\mathbb{Q}]\).
- Conclure à l’impossibilité si ce degré n’est pas une puissance de \(2\).
5.3 Les trois problèmes grecs
Pour la duplication du cube, partons d’un cube d’arête \(1\). L’arête cherchée vaut \(\sqrt[3]{2}\), qui annule \(X^3 – 2\). Ce polynôme est irréductible, car de degré \(3\) sans racine rationnelle. Ainsi, le degré de \(\sqrt[3]{2}\) vaut \(3\), qui n’est pas une puissance de \(2\). La duplication est donc impossible.
Montrons que l’angle de \(60°\), pourtant constructible, ne peut pas être partagé en trois. Il suffirait de construire \(\cos 20°\), ou de façon équivalente \(t = 2\cos 20°\). Posons \(z = e^{i\pi/9}\), de sorte que \(t = z + z^{-1}\). En développant le cube, \(t^3 = z^3 + z^{-3} + 3t\). Or \(z^3 + z^{-3} = 2\cos 60° = 1\). Par conséquent, \(t^3 – 3t – 1 = 0\). Ensuite, les seules racines rationnelles possibles de \(X^3 – 3X – 1\) sont \(\pm 1\). Or \(1 – 3 – 1 = -3\) et \(-1 + 3 – 1 = 1\). Ce polynôme de degré \(3\) est donc irréductible, et \([\mathbb{Q}(t):\mathbb{Q}] = 3\). Par conséquent, \(t\) n’est pas constructible.
Sur la figure, le rayon à \(60°\) se construit avec un triangle équilatéral. En revanche, le rayon à \(20°\) exigerait de placer \(\cos 20°\) sur l’axe, ce que le théorème de Wantzel interdit.

Enfin, la quadrature du cercle demande de construire \(\sqrt{\pi}\), côté d’un carré d’aire \(\pi\). Si c’était possible, \(\pi = (\sqrt{\pi})^2\) serait algébrique. Or \(\pi\) est transcendant (théorème de Lindemann, admis). La quadrature est donc impossible elle aussi.
Piège à éviter :
La réciproque du critère de degré est fausse. Un réel de degré \(4\) sur \(\mathbb{Q}\) n’est pas forcément constructible : il faut une tour d’étages de degré \(2\), pas seulement un degré total qui soit une puissance de \(2\). Les exercices d’impossibilité n’utilisent donc que le sens direct.
6. Les corps finis
Nous terminons par une classification complète, ce qui est rare en algèbre. Les corps finis sont entièrement décrits par leur cardinal. De plus, leur groupe multiplicatif a une structure très simple.
6.1 Le cardinal d’un corps fini
Si \(K\) est un corps fini, sa caractéristique est un nombre premier \(p\) et son cardinal vaut \(p^n\), où \(n = [K:\mathbb{F}_p]\).
D’abord, la caractéristique est non nulle, donc égale à un premier \(p\), et le sous-corps premier est \(\mathbb{F}_p\). Ensuite, \(K\) est un \(\mathbb{F}_p\)-espace vectoriel de dimension finie \(n\). Le choix d’une base l’identifie à \(\mathbb{F}_p^n\), qui a \(p^n\) éléments.
Il n’existe donc aucun corps à \(6\), \(10\), \(12\) ou \(100\) éléments. En revanche, rien ne dit encore qu’un corps à \(8\) ou \(9\) éléments existe. C’est l’objet de la partie 6.3.
6.2 Le groupe multiplicatif est cyclique
Soit \(K\) un corps fini de cardinal \(q\). Le groupe \(K^*\), d’ordre \(q – 1\), est cyclique. Un générateur s’appelle un élément primitif, et il y en a exactement \(\varphi(q-1)\), où \(\varphi\) est l’indicatrice d’Euler.
Pour \(d\) divisant \(q – 1\), notons \(\psi(d)\) le nombre d’éléments d’ordre \(d\) dans \(K^*\). Supposons \(\psi(d) \geqslant 1\) et prenons \(x\) d’ordre \(d\). Les \(d\) éléments \(1, x, \ldots, x^{d-1}\) sont des racines distinctes de \(X^d – 1\). Comme \(K\) est un corps, ce sont les seules racines. Par conséquent, un élément \(y\) vérifiant \(y^d = 1\) appartient au sous-groupe engendré par \(x\). Parmi ces puissances, exactement \(\varphi(d)\) sont d’ordre \(d\). Ainsi, \(\psi(d) \leqslant \varphi(d)\) dans tous les cas. D’autre part, l’ordre de chaque élément divise \(q – 1\), d’où \(\sum_{d \mid q-1} \psi(d) = q – 1\). Comme \(\sum_{d \mid q-1} \varphi(d) = q – 1\), toutes les inégalités sont des égalités. En particulier, \(\psi(q-1) = \varphi(q-1) \geqslant 1\).
Remarque :
La preuve n’exhibe aucun générateur. Pour en trouver un, on teste des candidats. Un élément \(x\) est primitif si et seulement si \(x^{(q-1)/r} \neq 1\) pour chaque diviseur premier \(r\) de \(q – 1\).
6.3 Existence et unicité de F_q
Pour tout premier \(p\) et tout entier \(n \geqslant 1\), posons \(q = p^n\). Il existe un corps à \(q\) éléments : c’est le corps de décomposition de \(X^q – X\) sur \(\mathbb{F}_p\). Deux corps à \(q\) éléments sont isomorphes. On note \(\mathbb{F}_q\) ce corps.
Existence. Soit \(L\) un corps de décomposition de \(P = X^q – X\) sur \(\mathbb{F}_p\), et \(R\) l’ensemble des racines de \(P\) dans \(L\). Le polynôme dérivé vaut \(qX^{q-1} – 1 = -1\), car \(q = 0\) dans \(L\). Donc \(P\) et \(P^{\prime}\) n’ont pas de racine commune : les racines sont simples, et \(R\) a \(q\) éléments. Ensuite, \(R\) est l’ensemble des points fixes de \(F^n\), itéré du Frobenius, qui est un morphisme de corps. Par conséquent, \(R\) est un sous-corps de \(L\). Comme \(R\) contient toutes les racines, \(R = L\).
Unicité. Soit \(K\) un corps à \(q\) éléments. Par le théorème de Lagrange dans \(K^*\), tout \(x \neq 0\) vérifie \(x^{q-1} = 1\). Ainsi, tout élément de \(K\) annule \(X^q – X\). Ce polynôme a donc \(q\) racines dans \(K\), qui en compte \(q\) : \(K\) est un corps de décomposition de \(X^q – X\) sur \(\mathbb{F}_p\). L’unicité du corps de décomposition conclut.
Le corps \(\mathbb{F}_{p^n}\) contient un sous-corps à \(p^d\) éléments si et seulement si \(d\) divise \(n\). Ce sous-corps est alors unique : c’est l’ensemble des \(x\) tels que \(x^{p^d} = x\).
Le sens direct vient de la base télescopique : \(n = [\mathbb{F}_{p^n}:\mathbb{F}_{p^d}] \cdot d\). Pour la réciproque, si \(d \mid n\), alors \(p^d – 1\) divise \(p^n – 1\), et les racines de \(X^{p^d} – X\) sont toutes dans \(\mathbb{F}_{p^n}\). Par exemple, \(\mathbb{F}_{81}\) contient \(\mathbb{F}_9\), mais \(\mathbb{F}_{27}\) ne contient pas \(\mathbb{F}_9\).
6.4 Construire un corps fini en pratique
La construction par le corps de décomposition est abstraite. Pour calculer, on préfère un quotient. En effet, si \(Q \in \mathbb{F}_p[X]\) est irréductible de degré \(n\), alors \(\mathbb{F}_p[X]/(Q)\) est un corps de degré \(n\) sur \(\mathbb{F}_p\), donc de cardinal \(p^n\).
- Choisir un polynôme unitaire \(Q\) de degré \(n\) dans \(\mathbb{F}_p[X]\).
- Vérifier son irréductibilité : en degré \(2\) ou \(3\), il suffit qu’il n’ait aucune racine dans \(\mathbb{F}_p\) ; en degré \(4\), il faut aussi exclure les facteurs irréductibles de degré \(2\).
- Noter \(x\) la classe de \(X\) : les éléments du corps s’écrivent \(c_0 + c_1 x + \cdots + c_{n-1}x^{n-1}\).
- Calculer avec la règle de réduction \(Q(x) = 0\), qui exprime \(x^n\) en fonction des puissances plus petites.
Construisons \(\mathbb{F}_9\). Prenons \(Q = X^2 + X + 2\) dans \(\mathbb{F}_3[X]\). On a \(Q(0) = 2\), \(Q(1) = 4 = 1\) et \(Q(2) = 8 = 2\). Sans racine et de degré \(2\), \(Q\) est irréductible. Dans \(\mathbb{F}_3[X]/(Q)\), la classe \(x\) vérifie \(x^2 = -x – 2 = 2x + 1\). Calculons ensuite les puissances de \(x\). On trouve \(x^3 = 2x^2 + x = 2x + 2\), puis \(x^4 = 2x^2 + 2x = 2\). Donc \(x^4 = -1 \neq 1\), et \(x^8 = 1\). L’ordre de \(x\) divise \(8\) sans diviser \(4\) : il vaut \(8\). Autrement dit, \(x\) est un élément primitif de \(\mathbb{F}_9\).
La figure montre le cycle complet des puissances de \(x\). On y lit directement les inverses : par exemple, \(x^3 \cdot x^5 = 1\), donc \((2x + 2)^{-1} = 2x\).

Les erreurs fréquentes
- Conclure qu’un polynôme de degré \(4\) est irréductible parce qu’il n’a pas de racine : il peut être produit de deux facteurs de degré \(2\).
- Confondre \(\mathbb{F}_4\) et \(\mathbb{Z}/4\mathbb{Z}\) : le second n’est même pas intègre, car \(2 \times 2 = 0\).
- Multiplier des degrés sans vérifier que chaque étage est bien calculé sur le corps intermédiaire, et non sur \(\mathbb{Q}\).
- Croire qu’un réel de degré \(4\) ou \(8\) est forcément constructible : seul le sens direct de Wantzel sert aux impossibilités.
- Affirmer que \(\mathbb{F}_{p^d} \subset \mathbb{F}_{p^n}\) dès que \(d \leqslant n\) : il faut que \(d\) divise \(n\).
Fiche mémo
- La caractéristique d’un corps vaut \(0\) ou un nombre premier \(p\) ; le sous-corps premier est \(\mathbb{Q}\) ou \(\mathbb{F}_p\).
- En caractéristique \(p\), le Frobenius \(x \mapsto x^p\) est un morphisme de corps.
- Base télescopique : \([L:K] = [L:M][M:K]\), et le degré d’un corps intermédiaire divise le degré total.
- Le polynôme minimal est l’unique polynôme unitaire irréductible qui annule \(a\) ; son degré vaut \([K(a):K]\).
- Fini implique algébrique ; la réciproque est fausse.
- Si \(P\) est irréductible, \(K[X]/(P)\) est un corps de rupture, de degré \(\deg P\).
- Le corps de décomposition d’un polynôme de degré \(n\) est de degré au plus \(n!\).
- Constructible implique degré égal à une puissance de \(2\) : d’où l’impossibilité des trois problèmes grecs.
- Un corps fini a \(p^n\) éléments ; pour chaque \(p^n\), il en existe un seul à isomorphisme près.
- Le groupe \(\mathbb{F}_q^*\) est cyclique, avec \(\varphi(q-1)\) éléments primitifs.
Questions fréquentes
Comment savoir si un polynôme est bien le polynôme minimal d'un nombre ?
Il faut vérifier trois choses : il est unitaire, il annule le nombre et il est irréductible sur le corps de base. La troisième condition est la plus délicate. On peut la remplacer par un calcul de degré : si le degré du polynôme égale le degré de l’extension engendrée, il est minimal.
Pourquoi Z/4Z n'est-il pas le corps à quatre éléments ?
Dans Z/4Z, on a 2 × 2 = 0, donc cet anneau n’est pas intègre et ne peut pas être un corps. Le corps à quatre éléments se construit autrement, comme quotient de F_2[X] par le polynôme irréductible X² + X + 1. Il a la même taille, mais une structure additive différente : 1 + 1 = 0.
Un nombre de degré 4 sur Q est-il toujours constructible ?
Non. Le théorème de Wantzel dit qu’un nombre constructible a un degré égal à une puissance de 2, mais la réciproque est fausse. Il faut en plus une tour d’extensions successives de degré 2. Dans les exercices, on n’utilise donc le critère de degré que pour prouver une impossibilité.
Comment trouver un générateur du groupe multiplicatif d'un corps fini ?
On teste des candidats simples, comme la classe de X ou de petits entiers. Un élément x de F_q est générateur si et seulement si x puissance (q – 1)/r est différent de 1 pour chaque diviseur premier r de q – 1. Comme il y a φ(q – 1) générateurs, on en trouve en général très vite.
Pour aller plus loin
- S’exercer : exercices corrigés de L3 de maths sur extensions et corps finis
- Bases utiles : Idéaux premiers, anneaux principaux et factoriels
- Chapitre d’avant : Idéaux premiers, anneaux principaux et factoriels
- Chapitre d’après : Dunford, Jordan et endomorphismes nilpotents
- Vérifier ses acquis : QCM de L3 de maths sur extensions et corps finis
- Contrôle corrigé en temps limité : Degrés d'extension et constructibilité : contrôle de maths en L3
- Tous les chapitres : le sommaire de la L3 de maths
- Après le bac : les maths post-bac, de la MPSI à la L3
Télécharger ou imprimer cette fiche «extensions et corps finis en L3 de maths : cours et méthodes» au format PDF afin de pouvoir travailler en totale autonomie.


























