Tribus et probabilités en maths spé (MP) : cours et méthodes

Tribus et probabilités – Cours de maths en Maths spé (MP) sur Maths-pdf.fr Couverture : Manuel de cours de maths MP en PDF Télécharger en PDF Le livre des cours de maths en MP PDF à imprimer Voir le livre ›


Ce cours de probabilités MP ouvre le second semestre de maths spé. Il fixe le cadre rigoureux qui permet de modéliser des expériences infinies : une suite illimitée de lancers, un temps d’attente sans borne, un tirage dont le nombre d’étapes est lui-même aléatoire. Nous commençons par les ensembles dénombrables, puis nous définissons les tribus et les espaces probabilisés.

Le cœur du chapitre est la continuité monotone. C’est elle qui transforme une limite de probabilités finies en probabilité d’un événement infini. Nous traitons ensuite les événements négligeables et presque sûrs, puis la formule des probabilités totales sur un système dénombrable. Ces outils servent dans tous les chapitres suivants : variables aléatoires discrètes, espérance, séries génératrices et loi faible des grands nombres. Chaque partie se termine par une méthode prête pour l’écrit et pour l’oral.

Ce que vous saurez faire

  • Prouver qu’un ensemble est dénombrable par une injection dans \(\mathbb{N}\) ou une surjection depuis \(\mathbb{N}\).
  • Expliquer pourquoi \(\mathbb{R}\) n’est pas dénombrable et en tirer des conséquences.
  • Décrire un événement d’une expérience infinie à l’aide de réunions et d’intersections dénombrables.
  • Calculer la probabilité d’un événement infini par continuité croissante ou décroissante.
  • Montrer qu’un événement est presque sûr, ou qu’un autre est négligeable.
  • Appliquer la formule des probabilités totales et la formule de Bayes sur un système quasi-complet dénombrable.

1. Ensembles dénombrables

En première année, l’univers d’une expérience aléatoire était fini. Or beaucoup de situations naturelles ne le sont pas. Par exemple, on lance une pièce jusqu’à obtenir pile : le nombre de lancers n’a pas de borne. Il faut donc savoir compter des ensembles infinis. Ainsi, la première question est de distinguer les infinis « que l’on peut énumérer » des autres.

Définition :

On qualifie \(E\) de dénombrable lorsqu’une bijection relie \(E\) à \(\mathbb{N}\). On réserve l’expression au plus dénombrable aux ensembles finis ou dénombrables ; ce sont exactement ceux qu’une bijection relie à une partie de \(\mathbb{N}\).

Dire que \(E\) est dénombrable, c’est dire qu’on peut ranger ses éléments en une suite \((x_0, x_1, x_2, \dots)\) où chaque élément apparaît exactement une fois. Cette image d’une liste numérotée guide toutes les preuves du chapitre.

1.1 Critères pratiques

Construire une bijection explicite est souvent pénible. Heureusement, les parties de \(\mathbb{N}\) suffisent : toute partie infinie de \(\mathbb{N}\) est en bijection avec \(\mathbb{N}\), en numérotant ses éléments dans l’ordre croissant. On en déduit deux critères très souples.

Propriété :

Soit \(E\) un ensemble non vide.

  1. \(E\) est au plus dénombrable si et seulement s’il existe une injection de \(E\) dans \(\mathbb{N}\).
  2. \(E\) est au plus dénombrable si et seulement s’il existe une surjection de \(\mathbb{N}\) sur \(E\).

Le second critère est très commode. En effet, une surjection autorise les répétitions : on peut énumérer \(E\) en citant plusieurs fois le même élément. De plus, une partie d’un ensemble au plus dénombrable est encore au plus dénombrable, puisque la restriction d’une injection reste injective.

1.2 Les ensembles dénombrables usuels

Théorème :

Les ensembles \(\mathbb{Z}\), \(\mathbb{Q}\) et \(\mathbb{N}^p\), pour chaque entier \(p \geqslant 1\), sont dénombrables. Le produit cartésien de deux, trois ou \(p\) facteurs dénombrables l’est aussi. Enfin, si l’on réunit une suite (ou une famille finie) d’ensembles qui sont chacun finis ou dénombrables, on obtient encore un ensemble fini ou dénombrable.

Preuve :

Pour \(\mathbb{Z}\), l’application qui envoie \(n \geqslant 0\) sur \(2n\) et \(n < 0\) sur \(-2n-1\) est une bijection vers \(\mathbb{N}\). Pour \(\mathbb{N}^2\), l’application \((a,b) \mapsto 2^a(2b+1) – 1\) est une bijection : tout entier \(m \geqslant 1\) s’écrit de façon unique comme une puissance de 2 fois un nombre impair. Par récurrence sur \(p\), on obtient \(\mathbb{N}^p\), car \(\mathbb{N}^{p+1}\) est en bijection avec \(\mathbb{N}^p \times \mathbb{N}\).

Pour \(\mathbb{Q}\), l’application de \(\mathbb{Z} \times \mathbb{N}^*\) dans \(\mathbb{Q}\) qui envoie \((a,b)\) sur \(a/b\) est surjective. Or \(\mathbb{Z} \times \mathbb{N}^*\) est dénombrable, donc \(\mathbb{Q}\) est au plus dénombrable ; il est infini, donc dénombrable. Enfin, si \(E_0, E_1, \dots\) sont au plus dénombrables, on choisit des surjections \(f_k\) de \(\mathbb{N}\) sur \(E_k\). Ainsi, \((k,n) \mapsto f_k(n)\) est une surjection de \(\mathbb{N}^2\) sur la réunion.

1.3 Énumérer en pratique

La figure suivante montre une autre énumération de \(\mathbb{N}^2\), par diagonales successives. Elle donne l’intuition du résultat : on parcourt les couples de somme 0, puis de somme 1, puis de somme 2, sans jamais en oublier.

Parcours des couples d'entiers par diagonales successives qui numérote tous les points du quadrant sans en oublier
Comment faire :

Pour prouver qu’un ensemble \(E\) est dénombrable :

  1. Écrire \(E\) comme réunion d’une suite d’ensembles finis ou dénombrables, souvent indexée par une « taille » (longueur, degré, somme des coordonnées).
  2. Ou bien exhiber une surjection d’un ensemble déjà connu, comme \(\mathbb{N}^p\) ou \(\mathbb{Q}^p\), vers \(E\).
  3. Ou bien coder chaque élément par un entier de façon injective, par exemple avec des puissances de nombres premiers distincts.
  4. Vérifier enfin que \(E\) est infini si l’on veut « dénombrable » et pas seulement « au plus dénombrable ».
Exemple guidé :

Montrons que l’ensemble \(S\) des suites finies d’entiers naturels est dénombrable. Pour \(k \geqslant 1\), notons \(S_k\) l’ensemble des suites de longueur \(k\) : il s’identifie à \(\mathbb{N}^k\), donc il est dénombrable. Ensuite, \(S\) est la réunion de la suite vide et des \(S_k\) pour \(k \geqslant 1\). C’est donc une réunion dénombrable d’ensembles dénombrables, et \(S\) est dénombrable. Par conséquent, l’ensemble des mots écrits sur un alphabet fini est lui aussi dénombrable.

1.4 Non-dénombrabilité de R

Tous les infinis ne se valent pas. Cantor a montré qu’aucune liste ne peut contenir tous les réels. L’argument est appelé « argument diagonal ».

Théorème :

L’ensemble \(\{0,1\}^{\mathbb{N}}\) des suites à valeurs dans \(\{0,1\}\) n’est pas dénombrable. Par conséquent, \(\mathbb{R}\) n’est pas dénombrable, ni aucun intervalle non trivial de \(\mathbb{R}\).

Preuve :

Supposons qu’une suite \((u^{(k)})_{k \in \mathbb{N}}\) énumère toutes les suites binaires. Définissons la suite \(v\) par \(v_k = 1 – u^{(k)}_k\). Pour tout \(k\), \(v\) diffère de \(u^{(k)}\) au rang \(k\). Donc \(v\) ne figure pas dans la liste, ce qui est absurde.

Ensuite, l’application qui envoie une suite binaire \(v\) sur le réel \(\sum_{k \geqslant 0} 2v_k/3^{k+1}\) est injective de \(\{0,1\}^{\mathbb{N}}\) dans \([0,1]\). En effet, si deux suites diffèrent pour la première fois au rang \(k\), les deux sommes diffèrent d’au moins \(1/3^{k+1}\). Si \([0,1]\) était dénombrable, \(\{0,1\}^{\mathbb{N}}\) le serait aussi. Enfin, tout intervalle \([a,b]\) avec \(a < b\) est en bijection affine avec \([0,1]\).

Piège à éviter :

On écrit parfois que \(\mathbb{R}\) n’est pas dénombrable « parce qu’entre deux réels il y en a une infinité ». C’est faux comme argument : la même propriété vaut pour \(\mathbb{Q}\), qui est dénombrable. Seul un raisonnement diagonal, ou une injection de \(\{0,1\}^{\mathbb{N}}\), prouve le résultat.

2. Tribus et espaces probabilisables

Pourquoi ne pas toujours prendre pour événements toutes les parties de l’univers ? Lorsque \(\Omega\) est au plus dénombrable, c’est d’ailleurs ce que l’on fait. En revanche, pour une suite infinie de lancers, \(\Omega = \{0,1\}^{\mathbb{N}^*}\) n’est pas dénombrable. Il n’existe alors pas de probabilité raisonnable définie sur toutes ses parties. On restreint donc la famille des événements à une tribu, assez riche pour contenir tout ce que l’on veut mesurer.

Définition :

On appelle tribu sur l’ensemble \(\Omega\) toute famille \(\mathcal{A}\) de parties de \(\Omega\) qui vérifie trois conditions :

  1. elle contient l’univers \(\Omega\) lui-même ;
  2. avec chaque membre \(A\), elle contient aussi \(\overline{A}\) ;
  3. dès qu’elle contient les termes d’une suite \((A_n)_{n \in \mathbb{N}}\), elle contient aussi leur réunion.

On dit alors que \((\Omega, \mathcal{A})\) forme un espace probabilisable, et l’on nomme événements les membres de \(\mathcal{A}\).

2.1 Stabilités d’une tribu

Propriété :

Toute tribu \(\mathcal{A}\) possède l’ensemble vide parmi ses membres. Si \(A\) et \(B\) lui appartiennent, alors \(A \cup B\), \(A \cap B\) et \(A \setminus B = A \cap \overline{B}\) lui appartiennent. De même, l’intersection d’une suite de membres de \(\mathcal{A}\) reste dans \(\mathcal{A}\).

Ces stabilités découlent des axiomes. D’abord, \(\varnothing\) est le complémentaire de \(\Omega\). Ensuite, une réunion finie s’obtient en complétant la suite par des ensembles vides. Enfin, les lois de De Morgan donnent l’intersection : le complémentaire de \(\bigcap A_n\) est \(\bigcup \overline{A_n}\).

Exemple guidé :

Sur \(\Omega = \{a,b,c,d,e\}\), cherchons la plus petite tribu contenant \(\{a,b\}\) et \(\{c\}\). Elle doit contenir leurs complémentaires \(\{c,d,e\}\) et \(\{a,b,d,e\}\), puis l’intersection \(\{d,e\}\). Ainsi, la partition \(\{a,b\}, \{c\}, \{d,e\}\) apparaît. La tribu cherchée est formée des \(2^3 = 8\) réunions de blocs de cette partition, l’ensemble vide compris. On vérifie directement qu’elle est stable par complémentaire et par réunion.

2.2 Modéliser une expérience infinie

Dans un jeu de pile ou face illimité, on admet l’existence d’une tribu sur \(\Omega\) qui contient les événements \(P_n\) : « le \(n\)-ième lancer donne pile ». Le travail demandé consiste alors à exprimer les événements utiles à partir des \(P_n\). On traduit « il existe » par une réunion et « pour tout » par une intersection.

Exemple guidé :

Traduisons « on obtient pile une infinité de fois ». Cela signifie : pour tout rang \(N\), il existe \(n \geqslant N\) avec pile au rang \(n\). Donc l’événement s’écrit

\[ L = \bigcap_{N \geqslant 1} \ \bigcup_{n \geqslant N} P_n. \]

De même, « à partir d’un certain rang, on n’obtient que des faces » est le complémentaire de \(L\), soit \(\bigcup_{N} \bigcap_{n \geqslant N} \overline{P_n}\). Comme la tribu est stable par réunion et intersection dénombrables, ces deux ensembles sont bien des événements.

Remarque :

Les quantificateurs se lisent dans l’ordre. Échanger réunion et intersection change complètement le sens : \(\bigcup_N \bigcap_{n \geqslant N} P_n\) signifie « pile à partir d’un certain rang », événement beaucoup plus petit que \(L\).

3. Probabilités sur un espace probabilisable

Définition :

On nomme probabilité sur \((\Omega, \mathcal{A})\) toute fonction \(P\) définie sur \(\mathcal{A}\), à valeurs dans \([0,1]\), qui donne la valeur 1 à \(\Omega\) et qui est \(\sigma\)-additive. Cela signifie que, si les \(A_n\) sont des événements qui ne se rencontrent jamais deux à deux, alors

\[ P\Big( \bigcup_{n \in \mathbb{N}} A_n \Big) = \sum_{n \in \mathbb{N}} P(A_n). \]

On appelle alors espace probabilisé le triplet \((\Omega, \mathcal{A}, P)\).

Nul besoin de supposer la convergence de cette série : chaque somme partielle est la probabilité d’une réunion finie, donc elle ne dépasse pas 1. Par ailleurs, la \(\sigma\)-additivité contient l’additivité finie, en complétant par des ensembles vides. On retrouve ainsi toutes les règles de première année : \(P(\overline{A}) = 1 – P(A)\), croissance de \(P\), formule \(P(A \cup B) = P(A) + P(B) – P(A \cap B)\).

3.1 Probabilités sur un univers dénombrable

Théorème :

Soit \(\Omega = \{\omega_n, \ n \in \mathbb{N}\}\) un ensemble dénombrable muni de \(\mathcal{P}(\Omega)\). Pour toute suite \((p_n)\) de réels positifs de somme 1, il existe une unique probabilité \(P\) telle que \(P(\{\omega_n\}) = p_n\) pour tout \(n\). Elle est donnée par \(P(A) = \sum_{\omega_n \in A} p_n\).

Une probabilité sur un univers dénombrable est donc entièrement décrite par une suite de poids positifs dont la série vaut 1. La somme sur \(A\) a un sens car la série est à termes positifs : l’ordre de sommation n’importe pas.

Exemple guidé :

Sur \(\mathbb{N}\), posons \(p_n = \dfrac{1}{(n+1)(n+2)}\). Comme \(p_n = \dfrac{1}{n+1} – \dfrac{1}{n+2}\), la somme télescope et vaut 1 : on a bien une probabilité. Calculons d’abord la probabilité de \(A_k = \{k, k+1, \dots\}\) :

\[ P(A_k) = \sum_{n \geqslant k} \Big( \frac{1}{n+1} – \frac{1}{n+2} \Big) = \frac{1}{k+1}. \]

Calculons ensuite la probabilité de l’ensemble \(E\) des entiers pairs. On regroupe les termes de rang \(2m\) :

\[ P(E) = \sum_{m=0}^{+\infty} \Big( \frac{1}{2m+1} – \frac{1}{2m+2} \Big) = 1 – \frac{1}{2} + \frac{1}{3} – \frac{1}{4} + \cdots = \ln 2. \]

Par conséquent, un entier tiré selon cette loi est pair avec probabilité \(\ln 2 \approx 0{,}693\).

Le diagramme en bâtons ci-dessous représente ces poids. Ils décroissent comme \(1/n^2\) : la masse se concentre près de 0, mais chaque entier garde une probabilité strictement positive.

Diagramme en bâtons des poids 1 sur (n+1)(n+2), avec les entiers pairs en orange et les impairs en bleu

4. Continuité monotone et sous-additivité des probabilités

Voici l’outil central du chapitre. Un événement infini, comme « obtenir un jour un succès », est souvent la limite d’événements finis, comme « obtenir un succès avant le rang \(n\) ». La continuité monotone affirme que la probabilité passe à la limite, à condition que la suite d’événements soit monotone.

4.1 Le théorème de continuité monotone

Théorème :

Soit \((\Omega, \mathcal{A}, P)\) un espace probabilisé et \((A_n)\) une suite d’événements.

  1. Continuité croissante : si \(A_n \subset A_{n+1}\) pour tout \(n\), alors \(P\big(\bigcup_n A_n\big) = \lim_{n \to +\infty} P(A_n)\).
  2. Continuité décroissante : si \(A_{n+1} \subset A_n\) pour tout \(n\), alors \(P\big(\bigcap_n A_n\big) = \lim_{n \to +\infty} P(A_n)\).
Preuve :

Supposons la suite croissante. Posons \(B_0 = A_0\) et \(B_n = A_n \setminus A_{n-1}\) pour \(n \geqslant 1\). Les \(B_n\) sont deux à deux incompatibles. De plus, \(A_n\) est la réunion de \(B_0, \dots, B_n\), et la réunion de tous les \(B_n\) est celle des \(A_n\). Par \(\sigma\)-additivité,

\[ P\Big(\bigcup_n A_n\Big) = \sum_{k=0}^{+\infty} P(B_k) = \lim_{n \to +\infty} \sum_{k=0}^{n} P(B_k) = \lim_{n \to +\infty} P(A_n). \]

Pour une suite décroissante, les complémentaires \(\overline{A_n}\) forment une suite croissante. On applique le premier point, puis la loi de De Morgan et la formule \(P(\overline{A}) = 1 – P(A)\).

4.2 Méthode et exemple de calcul

Dans la pratique, on dispose souvent d’une suite quelconque \((C_k)\). On fabrique alors une suite monotone en cumulant : \(A_n = C_0 \cup \dots \cup C_n\) croît, et \(D_n = C_0 \cap \dots \cap C_n\) décroît. Ces deux suites ont respectivement la même réunion et la même intersection que \((C_k)\).

Comment faire :

Pour calculer la probabilité d’un événement infini \(A\) :

  1. Écrire \(A\) comme réunion croissante ou intersection décroissante d’événements \(A_n\) qui ne dépendent que des \(n\) premières étapes.
  2. Vérifier explicitement l’inclusion \(A_n \subset A_{n+1}\) ou \(A_{n+1} \subset A_n\).
  3. Calculer \(P(A_n)\) avec les outils finis : indépendance, probabilités composées, dénombrement.
  4. Passer à la limite en citant le théorème de continuité monotone.

4.3 Un exemple où la limite n’est pas nulle

Exemple guidé :

On effectue une suite d’épreuves indépendantes. La \(k\)-ième épreuve, pour \(k \geqslant 1\), réussit avec la probabilité \(1/(k+1)^2\). Quelle est la probabilité de n’obtenir aucun succès ? Notons \(E_n\) l’événement « échec aux \(n\) premières épreuves ». La suite \((E_n)\) est décroissante et son intersection est l’événement cherché. Par indépendance,

\[ P(E_n) = \prod_{k=1}^{n} \Big(1 – \frac{1}{(k+1)^2}\Big) = \prod_{k=1}^{n} \frac{k}{k+1} \cdot \prod_{k=1}^{n} \frac{k+2}{k+1} = \frac{1}{n+1} \cdot \frac{n+2}{2}. \]

Ainsi, \(P(E_n) = \dfrac{n+2}{2(n+1)}\), qui tend vers \(1/2\). Par continuité décroissante, on n’obtient jamais de succès avec probabilité \(1/2\). Autrement dit, les succès deviennent trop rares pour être certains.

La figure montre la suite \(P(E_n)\) qui décroît vers sa limite. On visualise ainsi la continuité décroissante : les probabilités des événements emboîtés convergent vers la probabilité de leur intersection.

Suite décroissante des probabilités d'échecs successifs qui converge vers la valeur limite un demi

Piège à éviter :

Le théorème exige une suite monotone. Pour une suite quelconque \((C_n)\), la probabilité de la réunion n’est pas la limite de \(P(C_n)\). Par exemple, si \(C_n\) est « pile au \(n\)-ième lancer » avec une pièce équilibrée, \(P(C_n) = 1/2\) pour tout \(n\). Pourtant, la réunion des \(C_n\) a pour probabilité 1. Il faut donc toujours cumuler avant de passer à la limite.

4.4 Sous-additivité

Propriété :

Pour toute suite \((A_n)\) d’événements, on a \(P\big(\bigcup_n A_n\big) \leqslant \sum_n P(A_n)\), la somme pouvant valoir \(+\infty\).

Preuve :

Pour une réunion finie, on procède par récurrence avec \(P(A \cup B) \leqslant P(A) + P(B)\). Ensuite, les réunions finies \(A_0 \cup \dots \cup A_n\) croissent. Par continuité croissante, la probabilité de la réunion totale est la limite de leurs probabilités, chacune majorée par la somme partielle \(\sum_{k \leqslant n} P(A_k)\). On passe enfin à la limite dans l’inégalité.

La sous-additivité sert surtout à majorer. Elle est précieuse lorsque les événements se recouvrent et qu’un calcul exact est hors de portée. En particulier, une réunion dénombrable d’événements de probabilité nulle est encore de probabilité nulle.

5. Événements de probabilité nulle ou égale à 1

Les expériences infinies contiennent beaucoup d’issues « improbables » qui existent pourtant. Il faut un vocabulaire pour les écarter sans les supprimer de l’univers.

Définition :

On qualifie l’événement \(A\) de négligeable lorsque \(P(A) = 0\), et de presque sûr lorsque \(P(A) = 1\). Une propriété qui est satisfaite sur au moins un événement presque sûr est dite vraie presque sûrement.

5.1 Négligeable ne veut pas dire impossible

Un événement négligeable n’est pas forcément vide. Par exemple, dans un jeu de pile ou face équilibré illimité, l’événement « face à tous les lancers » est l’intersection décroissante des événements « face aux \(n\) premiers lancers », de probabilités \(1/2^n\). Par continuité décroissante, il est négligeable. Pourtant, la suite constante égale à face est une issue bien réelle.

Propriété :

Si chacun des événements \(N_0, N_1, N_2, \dots\) est de probabilité nulle, leur réunion l’est aussi. Symétriquement, si chacun des événements \(S_0, S_1, \dots\) a pour probabilité 1, il en va de même de leur intersection. Le résultat vaut aussi pour une famille finie.

La sous-additivité donne aussitôt le premier point. Pour le second, on passe au complémentaire. Ce résultat justifie une habitude de rédaction : on peut écarter successivement une infinité dénombrable de « mauvais cas » négligeables, sans changer aucune probabilité.

5.2 Prouver qu’un événement est presque sûr

Comment faire :

Pour montrer qu’un événement \(A\) est presque sûr :

  1. Introduire le complémentaire \(\overline{A}\), souvent plus simple à décrire (« jamais de succès », « toujours un échec »).
  2. L’inclure dans des événements \(B_n\) dont la probabilité tend vers 0, ou l’écrire comme intersection décroissante de tels événements.
  3. Conclure que \(P(\overline{A}) = 0\), par croissance de \(P\) ou par continuité décroissante, donc que \(P(A) = 1\).
Exemple guidé :

On lance indéfiniment un dé équilibré à six faces. Montrons qu’on obtient presque sûrement au moins une fois la suite « 3 puis 5 ». On découpe les lancers en blocs disjoints de deux : lancers 1 et 2, puis 3 et 4, et ainsi de suite. Notons \(F_n\) l’événement « aucun des \(n\) premiers blocs n’est égal à (3, 5) ». Les blocs sont indépendants et chacun vaut (3, 5) avec probabilité \(1/36\). Donc \(P(F_n) = (35/36)^n\), qui tend vers 0. Or l’événement « le motif n’apparaît jamais » est inclus dans chaque \(F_n\). Sa probabilité est donc nulle, et le motif apparaît presque sûrement.

Remarque :

L’argument des blocs n’utilise qu’une partie des apparitions possibles du motif, celles qui commencent à un rang impair. Il suffit pourtant : pour prouver un « presque sûr », une minoration grossière vaut mieux qu’un calcul exact compliqué.

6. Conditionnement, indépendance et systèmes quasi-complets

6.1 Probabilité conditionnelle

Définition :

Soit \(B\) un événement tel que \(P(B) > 0\). L’application \(P_B\) qui à \(A\) associe \(P(A \cap B)/P(B)\) est une probabilité sur \((\Omega, \mathcal{A})\), appelée probabilité conditionnelle sachant \(B\).

La vérification de la \(\sigma\)-additivité de \(P_B\) est immédiate : l’intersection avec \(B\) conserve l’incompatibilité. Par conséquent, tous les théorèmes du chapitre s’appliquent aussi à \(P_B\), y compris la continuité monotone. La formule des probabilités composées reste inchangée : \(P(A_1 \cap \dots \cap A_n) = P(A_1) P_{A_1}(A_2) \cdots P_{A_1 \cap \dots \cap A_{n-1}}(A_n)\), dès que les conditionnements ont un sens.

6.2 Probabilités totales sur un système dénombrable

Définition :

Une suite \((B_n)\) d’événements deux à deux incompatibles est un système quasi-complet si \(\sum_n P(B_n) = 1\), autrement dit si leur réunion est presque sûre. C’est un système complet si leur réunion est exactement \(\Omega\).

Théorème :

Soit \((B_n)\) un système quasi-complet. Pour tout événement \(A\), la série \(\sum P(A \cap B_n)\) converge et

\[ P(A) = \sum_{n} P(A \cap B_n) = \sum_{n \,:\, P(B_n) > 0} P(B_n)\, P_{B_n}(A). \]

Preuve :

Notons \(N\) le complémentaire de la réunion des \(B_n\) : il est négligeable. Les événements \(A \cap B_n\) et \(A \cap N\) sont deux à deux incompatibles, de réunion \(A\). Par \(\sigma\)-additivité, \(P(A) = \sum_n P(A \cap B_n) + P(A \cap N)\). Or \(P(A \cap N) \leqslant P(N) = 0\). Enfin, on écrit \(P(A \cap B_n) = P(B_n) P_{B_n}(A)\) lorsque \(P(B_n) > 0\), et ce terme est nul sinon.

6.3 Un arbre à une infinité de branches

Exemple guidé :

On choisit un entier \(N \geqslant 1\) avec \(P(N = n) = 1/2^n\). Ensuite, on lance une pièce qui donne pile avec probabilité \(1/(n+1)\) lorsque \(N = n\). Les événements \((N = n)\) forment un système complet. Par la formule des probabilités totales,

\[ P(\text{pile}) = \sum_{n=1}^{+\infty} \frac{1}{2^n (n+1)}. \]

Pour sommer, on part de \(\sum_{n \geqslant 1} x^{n+1}/(n+1) = -\ln(1-x) – x\) pour \(|x| < 1\). On divise par \(x\), puis on prend \(x = 1/2\). Ainsi, \(P(\text{pile}) = 2\big(\ln 2 – \tfrac12\big) = 2 \ln 2 – 1 \approx 0{,}386\). La formule de Bayes donne ensuite, par exemple, \(P_{\text{pile}}(N = 1) = \dfrac{1/4}{2\ln 2 – 1} \approx 0{,}647\).

L’arbre ci-dessous résume cette expérience. Il possède une infinité de branches au premier niveau, une par valeur de \(N\). La formule des probabilités totales somme les produits le long de toutes les branches qui mènent à pile.

Arbre à une infinité de branches pour le choix de N puis le lancer de la pièce, branches pile en orange

Piège à éviter :

Un système quasi-complet n’est pas une simple suite d’événements de réunion presque sûre. Il faut aussi l’incompatibilité deux à deux. Sinon, certaines issues sont comptées plusieurs fois et la somme dépasse la vraie valeur.

6.4 Indépendance

Définition :

Deux événements \(A\) et \(B\) sont indépendants si \(P(A \cap B) = P(A)P(B)\). Une famille \((A_i)_{i \in I}\) est mutuellement indépendante si, pour toute partie finie \(J\) de \(I\), on a \(P\big(\bigcap_{i \in J} A_i\big) = \prod_{i \in J} P(A_i)\).

L’indépendance mutuelle d’une famille infinie ne porte que sur des sous-familles finies. Cependant, la continuité monotone permet ensuite d’en tirer des résultats sur des intersections infinies. Par exemple, si les \(A_n\) sont mutuellement indépendants, \(P\big(\bigcap_n A_n\big)\) est la limite des produits \(\prod_{k \leqslant n} P(A_k)\). De plus, remplacer certains \(A_i\) par leurs complémentaires préserve l’indépendance mutuelle.

À savoir :

L’indépendance deux à deux n’entraîne pas l’indépendance mutuelle. Pour trois événements, il faut vérifier les trois égalités par paires et l’égalité pour le triplet.

Les erreurs fréquentes

  • Passer à la limite dans \(P(C_n)\) sans avoir vérifié que la suite d’événements est monotone.
  • Confondre « négligeable » et « impossible », ou « presque sûr » et « certain ».
  • Appliquer la formule des probabilités totales à des événements non incompatibles.
  • Affirmer l’indépendance des lancers sans qu’elle figure dans l’énoncé ou dans la modélisation.
  • Croire qu’un ensemble infini quelconque est dénombrable, ou justifier la non-dénombrabilité de \(\mathbb{R}\) par sa densité.

Fiche mémo

  • Au plus dénombrable : injection dans \(\mathbb{N}\), ou surjection depuis \(\mathbb{N}\).
  • \(\mathbb{Z}\), \(\mathbb{N}^p\), \(\mathbb{Q}\) et les réunions dénombrables d’ensembles dénombrables sont dénombrables.
  • \(\mathbb{R}\) et \(\{0,1\}^{\mathbb{N}}\) ne sont pas dénombrables : argument diagonal.
  • Tribu : contient \(\Omega\), stable par complémentaire et réunion dénombrable.
  • Probabilité : \(P(\Omega) = 1\) et \(\sigma\)-additivité.
  • Continuité croissante pour une réunion emboîtée, décroissante pour une intersection emboîtée.
  • Sous-additivité : \(P\big(\bigcup A_n\big) \leqslant \sum P(A_n)\).
  • Presque sûr : montrer que le complémentaire est négligeable.
  • Probabilités totales sur un système quasi-complet : \(P(A) = \sum P(B_n) P_{B_n}(A)\).
  • Indépendance mutuelle : produit pour toute sous-famille finie.

Questions fréquentes

Faut-il savoir construire une tribu explicitement aux concours ?

Rarement. On demande surtout de vérifier les trois axiomes sur un exemple simple ou de montrer qu’un ensemble est stable par une opération. En pratique, la tribu est souvent l’ensemble de toutes les parties, ou elle est admise pour les jeux de pile ou face infinis.

Quelle différence entre un événement impossible et un événement négligeable ?

Un événement impossible est l’ensemble vide. Un événement négligeable est seulement de probabilité nulle : il peut contenir des issues. Par exemple, obtenir face à tous les lancers d’une pièce équilibrée est négligeable, mais cette issue existe bien.

Quand utiliser la continuité croissante plutôt que la décroissante ?

On utilise la continuité croissante pour une réunion d’événements emboîtés qui grossissent, comme « un succès avant le rang n ». La continuité décroissante sert pour une intersection d’événements qui rétrécissent, comme « aucun succès avant le rang n ». Souvent, on passe d’une forme à l’autre par complémentaire.

Pourquoi parle-t-on de système quasi-complet ?

Un système complet exige que la réunion des événements soit exactement l’univers. Le système quasi-complet tolère que cette réunion manque un ensemble négligeable. La formule des probabilités totales reste vraie, ce qui évite de traiter à part des cas de probabilité nulle, comme un temps d’attente infini.

Pour aller plus loin

Voter.. post
Télécharger puis imprimer cette fiche en PDF.

Télécharger ou imprimer cette fiche «tribus et probabilités en maths spé (MP) : cours et méthodes» au format PDF afin de pouvoir travailler en totale autonomie.


Nombre de fichiers PDF téléchargés.  Maths PDF c'est 16 224 758 cours et exercices de maths téléchargés en PDF et 4 250 exercices.

Télécharger les manuels scolaires de maths en PDF du CP à la Terminale