Sommabilité et produit de Cauchy en maths sup (MPSI) : cours et méthodes
Ce chapitre du second semestre donne un sens précis aux sommes indexées par un ensemble dénombrable quelconque, comme \(\mathbb{Z}\) ou \(\mathbb{N}^2\). Il commence par les familles positives, dont la somme existe toujours dans \([0,+\infty]\), puis introduit les familles sommables de complexes.
Le cours de sommabilité MPSI met l’accent sur un geste précis : la justification des interversions. Vous apprendrez quand on peut regrouper par paquets, quand le théorème de Fubini s’applique, et comment rédiger l’argument en deux lignes. Un contre-exemple montre ce qui arrive lorsque la sommabilité manque.
Enfin, le produit de Cauchy de deux séries absolument convergentes apparaît comme une conséquence directe de la sommation par paquets. Ces outils serviront ensuite pour les séries entières et les probabilités.
Ce que vous saurez faire
- Calculer dans \([0,+\infty]\) et définir la somme d’une famille quelconque de réels positifs.
- Regrouper les termes d’une famille positive en paquets, sans aucune vérification préalable.
- Reconnaître une famille sommable de complexes en majorant la famille des modules.
- Justifier proprement une interversion de deux sommes, en rédigeant l’argument attendu par les correcteurs.
- Calculer une somme double par lignes, par colonnes ou par diagonales.
- Multiplier deux séries absolument convergentes grâce au produit de Cauchy.
1. Calculs dans [0, +∞] et familles positives
Une série additionne des termes dans un ordre imposé : \(u_0\), puis \(u_1\), puis \(u_2\)… Or beaucoup de sommes naturelles ne possèdent pas d’ordre privilégié. C’est le cas d’une somme indexée par \(\mathbb{Z}\) ou par \(\mathbb{N}^2\). L’objectif du chapitre est donc de donner un sens à \(\sum_{i\in I}u_i\) lorsque \(I\) est un ensemble dénombrable quelconque. Le cas des termes positifs vient d’abord, car il ne pose aucune difficulté de convergence.
1.1 La demi-droite achevée
On note \([0,+\infty]=[0,+\infty[\,\cup\{+\infty\}\), ordonné de façon naturelle. On y prolonge l’addition par \(a+(+\infty)=+\infty\) pour tout \(a\). Pour le produit, on pose \(a\times(+\infty)=+\infty\) si \(a>0\), et l’on convient que \(0\times(+\infty)=0\).
Dans cet ensemble, toute partie non vide admet une borne supérieure. En effet, une partie non majorée dans \(\mathbb{R}\) a pour borne supérieure \(+\infty\). C’est précisément ce qui permet de définir une somme positive sans se soucier de convergence. En revanche, on n’écrit jamais \(+\infty-(+\infty)\) : la soustraction reste interdite.
1.2 Somme d’une famille positive
Soit \(I\) un ensemble dénombrable et \((u_i)_{i\in I}\) une famille d’éléments de \([0,+\infty]\). Sa somme est la borne supérieure, prise dans \([0,+\infty]\), de toutes les sommes finies :
\[\sum_{i\in I}u_i=\sup\Big\{\sum_{i\in J}u_i\ :\ J\subset I,\ J\text{ fini}\Big\}.\]
Cette somme existe toujours. Elle peut valoir \(+\infty\), et c’est l’un de ses atouts. Lorsque \(I=\mathbb{N}\) et que les \(u_n\) sont réels, elle coïncide avec la somme de la série \(\sum u_n\), éventuellement infinie. Ainsi, on retrouve le cadre familier des séries à termes positifs.
Calculons la somme de la famille \(\left(2^{-|n|}\right)_{n\in\mathbb{Z}}\). Pour un ensemble fini \(J\), on choisit \(N\) tel que \(J\subset[\![-N,N]\!]\). Alors \(\sum_{J}2^{-|n|}\leqslant 1+2\sum_{n=1}^{N}2^{-n}\leqslant 3\). Inversement, les sommes sur \([\![-N,N]\!]\) valent \(3-2^{1-N}\), qui tend vers \(3\). Par conséquent, la somme vaut exactement \(3\).
1.3 Invariance par permutation
Soit \(\sigma\) une bijection de \(I\) sur \(I\). Pour toute famille positive, \(\displaystyle\sum_{i\in I}u_{\sigma(i)}=\sum_{i\in I}u_i\).
La preuve tient en une ligne : \(\sigma\) induit une bijection entre les parties finies de \(I\). Les deux bornes supérieures portent donc sur le même ensemble de nombres. Pour une série à termes positifs, l’ordre de sommation n’a donc aucune importance. Nous verrons que ce confort disparaît pour des termes de signe quelconque.
Par exemple, on peut additionner les inverses des carrés en prenant d’abord tous les entiers impairs, puis tous les entiers pairs. Le résultat est le même que dans l’ordre naturel. Pour une série alternée seulement convergente, une telle réorganisation peut au contraire modifier la limite, voire la rendre infinie.
Pour des familles positives, la somme est linéaire à coefficients positifs et croissante. Si \(0\leqslant u_i\leqslant v_i\) pour tout \(i\), alors \(\sum u_i\leqslant\sum v_i\). C’est le principe de comparaison, toujours valable dans \([0,+\infty]\).
Un ensemble est dénombrable s’il est en bijection avec \(\mathbb{N}\). C’est le cas de \(\mathbb{Z}\), de \(\mathbb{N}^2\), de \(\mathbb{N}^{*}\times\mathbb{N}^{*}\) et plus généralement de tout produit fini d’ensembles dénombrables. Le programme se limite à ces ensembles d’indices, et aux ensembles finis, pour lesquels tout est élémentaire.
En pratique, on ne revient presque jamais à la définition par borne supérieure. On l’utilise une fois pour établir les théorèmes, puis l’on raisonne avec les paquets et la comparaison. Par exemple, une somme sur \(\mathbb{Z}\) se ramène toujours à deux séries indexées par \(\mathbb{N}\).
2. Sommation par paquets dans le cas positif
Le résultat central du chapitre affirme qu’on peut découper une famille positive en paquets, sommer chaque paquet, puis sommer les résultats. Aucune hypothèse de convergence n’est requise, car toutes les sommes sont prises dans \([0,+\infty]\).
2.1 Le théorème de sommation par paquets
Soit \((u_i)_{i\in I}\) une famille d’éléments de \([0,+\infty]\). Soit \((I_n)_{n\in\mathbb{N}}\) une partition de \(I\), c’est-à-dire des parties deux à deux disjointes de réunion \(I\). Alors
\[\sum_{i\in I}u_i=\sum_{n=0}^{+\infty}\Big(\sum_{i\in I_n}u_i\Big),\]
l’égalité ayant lieu dans \([0,+\infty]\).
Ce théorème est admis au programme. Il s’applique aussi à une partition finie ou indexée par un autre ensemble dénombrable. Sa force est double. D’une part, il ne demande aucune vérification. D’autre part, il sert à prouver la sommabilité : si la somme des paquets est finie, la famille est sommable.
Pour la famille \(\left(2^{-|n|}\right)_{n\in\mathbb{Z}}\), on regroupe \(n\) et \(-n\). Le paquet \(\{0\}\) donne \(1\), et chaque paquet \(\{n,-n\}\), pour \(n\geqslant 1\), donne \(2^{1-n}\). La somme vaut donc \(1+\sum_{n\geqslant 1}2^{1-n}=1+2=3\). On retrouve le résultat précédent, cette fois sans majoration à la main.
2.2 Fubini pour les familles positives
Le cas le plus fréquent est celui d’une famille indexée par \(\mathbb{N}^2\). On peut alors choisir comme paquets les lignes, les colonnes ou les diagonales. Le graphique suivant montre le découpage en diagonales \(p+q=n\), très utile pour le produit de Cauchy.

Fubini positif. Pour toute famille \((u_{p,q})_{(p,q)\in\mathbb{N}^2}\) d’éléments de \([0,+\infty]\),
\[\sum_{(p,q)\in\mathbb{N}^2}u_{p,q}=\sum_{p=0}^{+\infty}\sum_{q=0}^{+\infty}u_{p,q}=\sum_{q=0}^{+\infty}\sum_{p=0}^{+\infty}u_{p,q}.\]
Il s’agit d’un cas particulier du théorème précédent : les paquets sont les lignes, puis les colonnes. Autrement dit, pour des termes positifs, on intervertit librement deux sommes. La seule justification à écrire est la positivité des termes.
Notons \(r_n=e-\sum_{k=0}^{n}\frac{1}{k!}=\sum_{k>n}\frac{1}{k!}\) le reste de la série exponentielle. Calculons \(\sum_{n\geqslant 0}r_n\). On considère la famille positive \(u_{n,k}=\frac{1}{k!}\) si \(k>n\), et \(0\) sinon. En sommant d’abord en \(k\), on obtient \(r_n\). En sommant d’abord en \(n\), on compte \(k\) indices \(n\) tels que \(0\leqslant n<k\). Ainsi,
\[\sum_{n=0}^{+\infty}r_n=\sum_{k=1}^{+\infty}\frac{k}{k!}=\sum_{k=1}^{+\infty}\frac{1}{(k-1)!}=e.\]

2.3 Changer l’ordre dans un domaine triangulaire
- Prolonger la famille par \(0\) hors du domaine, afin de travailler sur \(\mathbb{N}^2\) tout entier.
- Décrire le domaine par une double inégalité, par exemple \(0\leqslant n<k\).
- Pour sommer d’abord en \(n\), fixer \(k\) et lire les valeurs permises de \(n\) : ici \(n\in[\![0,k-1]\!]\).
- Vérifier les nouvelles bornes sur une petite valeur, \(k=1\) ou \(k=2\), avant de calculer.
Ce dernier contrôle évite l’erreur la plus courante du chapitre. En effet, un décalage d’indice dans les bornes ne se voit pas dans la rédaction, mais il fausse tout le résultat.
Piège à éviter :
Le théorème positif s’applique sans condition, mais seulement à des termes positifs. Dès qu’un signe apparaît, on doit d’abord établir la sommabilité. Écrire « par Fubini » devant une famille de signe quelconque, sans autre argument, coûte des points à coup sûr.
3. Familles sommables de complexes
3.1 Définition et premiers exemples
Une famille \((u_i)_{i\in I}\) de nombres complexes est sommable lorsque \(\sum_{i\in I}|u_i|<+\infty\).
La sommabilité se teste donc toujours sur une famille positive, à laquelle s’appliquent les outils de la partie 2. Pour une famille réelle, on écrit ensuite \(u_i=u_i^{+}-u_i^{-}\), avec \(u_i^{+}=\max(u_i,0)\) et \(u_i^{-}=\max(-u_i,0)\). Ces deux familles positives sont majorées par \(|u_i|\), donc de sommes finies. On pose alors \(\sum u_i=\sum u_i^{+}-\sum u_i^{-}\). Dans le cas complexe, on applique ce procédé à \(\mathrm{Re}(u_i)\) et à \(\mathrm{Im}(u_i)\).
Pour une suite \((u_n)_{n\in\mathbb{N}}\), la sommabilité équivaut à la convergence de \(\sum|u_n|\). Lorsque c’est le cas, les deux notions de somme coïncident : \(\sum_{n\in\mathbb{N}}u_n=\lim_{N\to+\infty}\sum_{n=0}^{N}u_n\).
La suite \(\left(\frac{(-1)^n}{n+1}\right)_{n\in\mathbb{N}}\) n’est pas sommable, bien que la série associée converge. Sa somme dépend en effet de l’ordre des termes. Par exemple, en prenant deux termes positifs pour un terme négatif, on obtient une autre limite que \(\ln 2\). C’est exactement ce que la sommabilité interdit.
3.2 Propriétés des familles sommables
L’ensemble des familles sommables indexées par \(I\) est un espace vectoriel, et la somme y est linéaire. De plus, \(\left|\sum_{i\in I}u_i\right|\leqslant\sum_{i\in I}|u_i|\). Enfin, la somme d’une famille sommable ne change pas par permutation des indices.
Le critère pratique est la comparaison. Si \(|u_i|\leqslant v_i\) et si la famille positive \((v_i)\) est de somme finie, alors \((u_i)\) est sommable. Par exemple, pour \(|z|<1\) et \(|w|<1\), la famille \((z^pw^q)_{(p,q)\in\mathbb{N}^2}\) est sommable. En effet, par Fubini positif, la somme des modules vaut \(\frac{1}{(1-|z|)(1-|w|)}\).
Soient \(r\in[0,1[\) et \(\theta\) réel. Étudions la famille \(\left(r^{|n|}e^{in\theta}\right)_{n\in\mathbb{Z}}\). Ses modules valent \(r^{|n|}\), de somme \(\frac{1+r}{1-r}\) par regroupement de \(n\) et \(-n\). La famille est donc sommable. On peut alors la sommer par paquets \(\{0\}\), \(\mathbb{N}^*\) et \(-\mathbb{N}^*\). Avec \(q=re^{i\theta}\), les deux derniers paquets donnent \(\frac{q}{1-q}\) et \(\frac{\overline{q}}{1-\overline{q}}\). Après réduction au même dénominateur \(|1-q|^2=1-2r\cos\theta+r^2\), on obtient
\[\sum_{n\in\mathbb{Z}}r^{|n|}e^{in\theta}=\frac{1-r^2}{1-2r\cos\theta+r^2}.\]
Cette somme est réelle, ce qu’on pouvait prévoir : les termes d’indices \(n\) et \(-n\) sont conjugués.
Piège à éviter :
Pour une famille indexée par \(\mathbb{Z}\), les sommes symétriques \(\sum_{n=-N}^{N}u_n\) peuvent converger sans que la famille soit sommable. Par exemple, avec \(u_n=n\), elles sont toutes nulles. Pourtant, la famille \((n)_{n\in\mathbb{Z}}\) n’a évidemment pas de somme. Ainsi, on vérifie toujours la sommabilité avant de regrouper \(n\) et \(-n\).
4. Sommation par paquets et Fubini pour une famille sommable
4.1 Les deux théorèmes
On découpe l’ensemble \(I\) en parties \(I_n\), deux à deux disjointes, et l’on suppose \(\sum_{i\in I}|u_i|\) finie. Dans ces conditions, chaque \((u_i)_{i\in I_n}\) est encore sommable, on peut noter \(\sigma_n\) sa somme, la série \(\sum\sigma_n\) converge absolument, et
\[\sum_{i\in I}u_i=\sum_{n=0}^{+\infty}\Big(\sum_{i\in I_n}u_i\Big).\]
Fubini dans le cas sommable. Si \((u_{p,q})_{(p,q)\in\mathbb{N}^2}\) est sommable, alors chaque ligne et chaque colonne est sommable, et les deux sommes itérées sont égales à \(\sum_{(p,q)}u_{p,q}\).
La structure de l’argument est donc toujours la même : on passe aux modules, on utilise le cas positif pour obtenir une somme finie, puis on applique le théorème sommable à la famille initiale.
4.2 La méthode de justification
- Écrire la somme cherchée comme une somme itérée d’une famille \((u_{p,q})\), en précisant l’ensemble d’indices.
- Si \(u_{p,q}\geqslant 0\), invoquer directement Fubini positif : c’est terminé.
- Sinon, calculer ou majorer \(\sum_{p}\sum_{q}|u_{p,q}|\) grâce au cas positif, dans l’ordre le plus commode.
- Conclure que cette quantité est finie, donc que la famille est sommable.
- Seulement alors, intervertir les sommes ou regrouper les termes, et calculer.
Soient \(z\), \(w\) complexes de modules strictement inférieurs à \(1\). La famille \((z^pw^q)\) est sommable, comme on l’a vu. Par Fubini, sa somme vaut \(\sum_p z^p\sum_q w^q=\frac{1}{(1-z)(1-w)}\). Ensuite, regroupons selon \(n=p+q\). Avec \(z=w\), le paquet d’indice \(n\) contient \(n+1\) termes égaux à \(z^n\). On en déduit \(\sum_{n\geqslant 0}(n+1)z^n=\frac{1}{(1-z)^2}\) pour \(|z|<1\).
4.3 Quand la sommabilité manque
Sans sommabilité, les deux sommes itérées peuvent exister et différer. Considérons la famille définie par \(u_{p,p}=1\) pour tout \(p\geqslant 0\), \(u_{p,p-1}=-1\) pour tout \(p\geqslant 1\), et \(u_{p,q}=0\) ailleurs. Le tableau ci-dessous la représente.

La ligne \(0\) contient un seul terme non nul, égal à \(1\). Chaque ligne \(p\geqslant 1\) contient \(1\) et \(-1\). Donc la somme des lignes vaut \(1+0+0+\dots=1\). En revanche, chaque colonne \(q\) contient \(1\) en position \((q,q)\) et \(-1\) en position \((q+1,q)\). Toutes les colonnes ont une somme nulle, si bien que l’autre somme itérée vaut \(0\). Bien sûr, \(\sum|u_{p,q}|=+\infty\) : la famille n’est pas sommable.
4.4 Un modèle de rédaction
Voici une interversion rédigée comme on l’attend en devoir. Notons \(\rho_n=\sum_{k\geqslant n}\frac{(-1)^k}{k!}\), reste de la série qui définit \(e^{-1}\), pris à partir du rang \(n\). Nous cherchons la somme de la série \(\sum_{n\geqslant 0}\rho_n\).
On pose \(u_{n,k}=\frac{(-1)^k}{k!}\) si \(k\geqslant n\), et \(u_{n,k}=0\) sinon. D’abord, la famille des modules est positive. Pour \(k\) fixé, elle contient \(k+1\) termes non nuls, d’indices \(n\in[\![0,k]\!]\). Par Fubini positif, \(\sum_{(n,k)}|u_{n,k}|=\sum_{k\geqslant 0}\frac{k+1}{k!}=2e\). Cette quantité est finie, donc la famille est sommable. Ensuite, le théorème de Fubini sommable permet de sommer d’abord en \(n\) :
\[\sum_{n=0}^{+\infty}\rho_n=\sum_{k=0}^{+\infty}\frac{(k+1)(-1)^k}{k!}=\sum_{k=1}^{+\infty}\frac{(-1)^k}{(k-1)!}+\sum_{k=0}^{+\infty}\frac{(-1)^k}{k!}.\]
Le premier terme vaut \(-e^{-1}\) et le second \(e^{-1}\). Finalement, la somme des restes est nulle.
Remarquez l’ordre des arguments : sommabilité d’abord, calcul ensuite. De plus, la phrase « la famille des modules est positive » n’est pas superflue. C’est elle qui autorise le premier calcul sans aucune précaution.
5. Produit de familles sommables et produit de Cauchy
5.1 Produit de deux familles sommables
Soient \((a_i)_{i\in I}\) et \((b_j)_{j\in J}\) deux familles sommables de complexes. Alors la famille \((a_ib_j)_{(i,j)\in I\times J}\) est sommable, et
\[\sum_{(i,j)\in I\times J}a_ib_j=\Big(\sum_{i\in I}a_i\Big)\Big(\sum_{j\in J}b_j\Big).\]
D’abord, la famille des modules est positive. Par Fubini positif, \(\sum_{(i,j)}|a_i||b_j|=\sum_i|a_i|\sum_j|b_j|\). Ce produit de deux réels est fini, donc \((a_ib_j)\) est sommable. Ensuite, le théorème de Fubini sommable autorise le calcul par lignes : \(\sum_i\big(a_i\sum_jb_j\big)=\big(\sum_ia_i\big)\big(\sum_jb_j\big)\), par linéarité.
Ce théorème généralise la distributivité à une infinité de termes. Il s’emploie dans les deux sens. D’une part, il factorise une somme double dont le terme général est un produit, comme \(\frac{1}{p^2q^3}\). D’autre part, il développe un produit de deux sommes en une somme double, que l’on peut ensuite découper autrement. C’est exactement ce second usage qui conduit au produit de Cauchy.
5.2 Le produit de Cauchy de deux séries
Appliquons ce résultat avec \(I=J=\mathbb{N}\), puis regroupons les couples \((k,l)\) selon la valeur \(n=k+l\). Chaque paquet est fini, et sa somme définit un nouveau terme général.
À deux séries \(\sum a_n\) et \(\sum b_n\), on associe la série \(\sum c_n\), appelée leur produit de Cauchy, où l’on additionne les produits \(a_kb_l\) d’indices de somme \(n\) :
\[c_n=\sum_{k+l=n}a_kb_l=a_0b_n+a_1b_{n-1}+\dots+a_nb_0.\]
Supposons \(\sum|a_n|\) et \(\sum|b_n|\) convergentes. Dans ce cas, \(\sum|c_n|\) converge aussi, et
\[\sum_{n=0}^{+\infty}c_n=\Big(\sum_{n=0}^{+\infty}a_n\Big)\Big(\sum_{n=0}^{+\infty}b_n\Big).\]
La famille \((a_kb_l)_{(k,l)\in\mathbb{N}^2}\) est sommable d’après 5.1. Les ensembles \(\{(k,l):k+l=n\}\) forment une partition de \(\mathbb{N}^2\). Par sommation par paquets, la série \(\sum c_n\) converge absolument et sa somme vaut la somme de la famille, c’est-à-dire le produit des deux sommes.
Soit \(x\) complexe avec \(|x|<\frac{1}{2}\). Les séries \(\sum x^n\) et \(\sum 2^nx^n\) convergent absolument. Le terme de leur produit de Cauchy vaut \(\sum_{k=0}^{n}x^k\,2^{n-k}x^{n-k}=x^n\sum_{j=0}^{n}2^j=(2^{n+1}-1)x^n\). Par conséquent,
\[\frac{1}{(1-x)(1-2x)}=\sum_{n=0}^{+\infty}\left(2^{n+1}-1\right)x^n.\]
On peut d’ailleurs le contrôler par la décomposition \(\frac{2}{1-2x}-\frac{1}{1-x}\).
Le graphique suivant montre la convergence des sommes partielles de ce produit pour \(x=0{,}3\), vers \(\frac{1}{0{,}7\times 0{,}4}\approx 3{,}57\).

5.3 Reconnaître un produit de Cauchy
- Repérer dans le terme général une somme finie de la forme \(\sum_{k=0}^{n}\alpha_k\beta_{n-k}\).
- Identifier les deux suites \((\alpha_k)\) et \((\beta_l)\), puis vérifier que \(\sum\alpha_k\) et \(\sum\beta_l\) convergent absolument.
- Conclure que la série étudiée converge, et que sa somme est le produit des deux sommes.
Notons \(s_n=\sum_{k=0}^{n}\frac{1}{k!}\) et soit \(x\) réel avec \(|x|<1\). Étudions \(\sum s_nx^n\). On écrit \(s_nx^n=\sum_{k=0}^{n}\frac{x^k}{k!}\,x^{n-k}\). C’est le terme du produit de Cauchy des séries \(\sum\frac{x^k}{k!}\) et \(\sum x^l\). Or ces deux séries convergent absolument, la seconde parce que \(|x|<1\). Par conséquent, \(\sum_{n\geqslant 0}s_nx^n=\frac{e^x}{1-x}\).
Piège à éviter :
L’hypothèse de convergence absolue n’est pas décorative. Prenons \(a_n=b_n=\frac{(-1)^n}{(n+1)^{1/3}}\), terme général d’une série convergente par le critère des séries alternées. Tous les termes de \(c_n\) ont le signe de \((-1)^n\). De plus, \((k+1)(n-k+1)\leqslant\left(\frac{n}{2}+1\right)^2\). Donc \(|c_n|\geqslant (n+1)\left(\frac{n}{2}+1\right)^{-2/3}\), qui tend vers \(+\infty\). Ainsi, le produit de Cauchy diverge grossièrement.
Les erreurs fréquentes
- Intervertir deux sommes de termes de signe quelconque sans avoir établi la sommabilité.
- Croire qu’une série convergente définit une famille sommable : il faut la convergence absolue.
- Oublier qu’une somme positive peut valoir \(+\infty\), puis soustraire deux sommes infinies.
- Se tromper dans les bornes en changeant l’ordre de sommation dans un domaine triangulaire.
- Appliquer le produit de Cauchy à des séries seulement semi-convergentes.
- Regrouper \(n\) et \(-n\) dans une famille indexée par \(\mathbb{Z}\) avant d’avoir vérifié qu’elle est sommable.
Fiche mémo
- Dans \([0,+\infty]\), toute famille positive a une somme, définie comme borne supérieure des sommes finies.
- Famille positive : invariance par permutation, comparaison, sommation par paquets, sans aucune condition.
- Fubini positif : \(\sum_p\sum_q u_{p,q}=\sum_q\sum_p u_{p,q}\) dans \([0,+\infty]\).
- Sommable signifie \(\sum|u_i|<+\infty\) ; pour une suite, c’est la convergence absolue.
- Famille sommable : paquets et Fubini autorisés, après vérification sur les modules.
- Rédaction type : « la famille des modules est positive, sa somme vaut … < \(+\infty\), donc la famille est sommable ».
- Produit : \(\sum_{(i,j)}a_ib_j=\sum a_i\sum b_j\) pour deux familles sommables.
- Produit de Cauchy : \(c_n=\sum_{k=0}^{n}a_kb_{n-k}\), valable si les deux séries convergent absolument.
- Domaine triangulaire : \(\sum_{n\geqslant 0}\sum_{k>n}=\sum_{k\geqslant 1}\sum_{n=0}^{k-1}\), bornes à contrôler sur une petite valeur.
- Contre-exemple à retenir : diagonale de \(1\) et sous-diagonale de \(-1\), sommes itérées \(1\) et \(0\).
Questions fréquentes
Quelle différence entre une série convergente et une famille sommable ?
Une série dépend de l’ordre de ses termes, alors qu’une famille sommable n’en dépend pas. Pour une suite indexée par N, être sommable équivaut à converger absolument. Une série semi-convergente, comme la série harmonique alternée, n’est donc pas sommable.
Que faut-il écrire pour justifier une interversion de sommes ?
Si les termes sont positifs, il suffit de le dire et de citer Fubini positif. Sinon, on calcule ou on majore la somme double des modules, on constate qu’elle est finie, et l’on conclut à la sommabilité. On peut alors intervertir ou regrouper librement.
Le produit de Cauchy fonctionne-t-il pour toutes les séries convergentes ?
Non. Le théorème exige que les deux séries convergent absolument. Avec deux séries seulement semi-convergentes, le produit de Cauchy peut même diverger grossièrement, comme le montre l’exemple des termes alternés en puissance un tiers.
Pourquoi accepte-t-on des sommes égales à plus l'infini ?
Travailler dans [0, +∞] permet d’énoncer les théorèmes positifs sans hypothèse. On calcule d’abord la somme, puis l’on constate si elle est finie. Cette souplesse rend la vérification de la sommabilité très rapide.
Pour aller plus loin
- S’exercer : exercices corrigés de maths sup (MPSI) sur sommabilité et produit de Cauchy
- Bases utiles : Critères de convergence des séries numériques
- Chapitre d’avant : Critères de convergence des séries numériques
- Chapitre d’après : Dénombrer et calculer des probabilités conditionnelles
- Vérifier ses acquis : QCM de maths sup (MPSI) sur sommabilité et produit de Cauchy
- Contrôle corrigé en temps limité : Équivalents, séries et interversions : contrôle de maths en MPSI
- Tous les chapitres : le sommaire de maths sup (MPSI)
- Après le bac : les maths post-bac, de la MPSI à la L3
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